Angers, mars-avril 1893 : la grande grève du textile
Le printemps 1893 est particulièrement agité. Des grèves, parfois rugueuses, se multiplient à Nantes, Trignac mais également dans la capitale de l’Anjou où l’industrie textile est florissante, et le mouvement ouvrier, jeune et dynamique…
En cette fin du XIXe siècle, l’entreprise dirigée par Julien Bessonneau domine le textile angevin. La grève débute le 20 mars 1893, lancée par les peigneurs, épaulés par ceux de l’usine voisine du Clon. Ils réclament de 20 à 25 centimes de plus pour le traitement de 100 kg de chanvre. Les ouvrières ne restent pas en retrait : quelques jours plus tard, fileuses et retordeuses [1] s’associent au mouvement. Le Père peinard, célèbre journal anarchiste, donne le ton, maniant l’argot comme d’autres la dynamite, traite Bessonneau d’« infecte charogne » pour avoir invité ses employés à manger des pommes de terre pour faire des économies. Son rédacteur Emile Pouget s’écrie : « C’est pas des patates, c’est des marrons qu’on te fera bouffer un de ces quatre matins » [2]…
Le mouvement s’étend ensuite à tout le textile, et même au-delà. Ainsi les allumettières de la Manufacture de Trélazé [3] s’associent au mouvement et gonflent les cortèges ouvriers. Pour Le Petit Courrier les grèves « sont en train de devenir […] une manifestation de solidarité ouvrière ». Des incidents violents opposent grévistes et dragons, notamment chez Bessonneau. Les blessés sont nombreux, tout comme les arrestations et condamnations : un maçon, Jules Galard, écope de huit jours de prison. Hélas, un mois plus tard, les ouvriers rentrent tête basse au labeur : ils n’ont rien gagné en termes de salaire ; cependant, le temps de travail chez Bessonneau est réduit d’une heure…
Lors de cette grève, deux anarchos partisans de la grève générale s’illustrent : le cordonnier Régis Meunier, dit « Pieds Plats », et Ludovic Ménard. Deux tempéraments différents : alors que le Vendéen Meunier, ancien calotin devenu anarchiste, est partisan de la manière forte, le second invite au contraire la classe ouvrière au plus grand calme. Deux amis, deux tempéraments et deux destins : le premier, condamné aux travaux forcés, sera envoyé au bagne, à Cayenne, et il y restera près d’une décennie ; le second, conscient que la politisation de la classe ouvrière locale prendra du temps, deviendra le leader national du syndicalisme des ardoisiers et l’une des figures importantes du syndicalisme révolutionnaire en Maine-et-Loire.
Contribution d'Yvon Gourhand.
[1] Ces ouvrières tordent ensemble plusieurs fils de chanvre pour obtenir alors un toron.
[2] Bessonneau aurait donc conseillé à ses employées… de manger des pommes de terre comme dans le Nord !
[3] En 1896, sur un effectif total de 309 salarié.e.s à Trélazé, on compte 184 ouvrières soit 60 % de celui-ci.
Sources :
– Sylvain Bertoldi, « La première grande grève », Vivre à Angers, n°423, mai 2019, p. 35.
– Sylvain Bertoldi, « « De sac et de corde ». Bessonneau à Angers », Vivre à Angers, n°337, octobre 2009, p. 30-31.
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Article publié le 1er novembre 2025

