« Au citoyen Gaulay, victime de l'intolérance religieuse – 1903 » [1]
Le 14 juin 1903, Pierre Gaulay, doyen des socialistes nantais, libre-penseur, coopérateur et ancien gérant du défunt journal socialiste Le Réveil social, trouve la mort lors d’une échauffourée. Ses assassins ? Un commando de cléricaux, armés de cannes solides, bien décidés à célébrer publiquement la Fête-Dieu…
Contre l’avis du maire de Paul-Emile Sarradin qui, au nom des « intérêts de la religion, de la liberté et du commerce » se refuse à interdire les processions catholiques sur le pavé nantais, le préfet Hélitas décide, le matin même du 14 juin, que le défilé ne se tiendra pas. Il faut dire que ces manifestations de puissance cléricale et réactionnaire ont la fâcheuse tendance à mettre les anticléricaux dans la rue.
Trois semaines auparavant, Monseigneur l’évêque Rouard, qui n’a jamais caché ses sentiments monarchistes, a vu avec plaisir un service d’ordre de 250 hommes protéger la procession de Saint-Donatien et, par sa seule présence, effrayer les « mécréants ».
Ce que la Préfecture craignait se réalise, et pour cause ! Les cléricaux bravent l’interdiction, débordent les forces de l’ordre et s’en prennent aux « rouges ». La procession vire à l’émeute. Rue de Châteaudun, un commando fond sur un groupe de socialistes, leurs cannes s’abattent sur les crânes. Pierre Gaulay est roué de coups, si l’on en croît des témoins, et perd la vie. Mais pour la presse catholique, la mort du malheureux est à mettre sur le compte d’une rupture d’anévrisme [2]. Le bonapartiste, nationaliste et antisémite Xavier Reynès applaudit cette démonstration de force virile, parle « d’une leçon et d’un exemple » à suivre, qualifiant les plaintes des socialistes de « grotesque[s] à faire pleurer », tandis que l’hebdomadaire diocésain reprend les arguments des élus de la droite réactionnaire qui rendent le préfet « le plus bête de France » directement responsable des troubles, du fait de son arrêté…
Le 17 juin, les obsèques de Pierre Gaulay réunissent des milliers de personnes, dont une figure du socialisme national, Jean Allemane, et… le pasteur nantais Don, qui dira de Gaulay, qu’il était « un protestant de vieille race, épris de justice, de liberté et de vérité, comme tous les protestants ».
Suite à ce drame, symptomatique d’une véritable « guerre civile larvée », les processions religieuses seront interdites à Nantes jusqu’en 1921, puis de nouveau à partir de 1926 dans le contexte de la grande mobilisation catholique du 1er mars 1925 contre la politique laïque du Cartel des gauches.
Yvon Gourhand.
[1] Texte de l’épitaphe gravée sur la stèle funéraire de Pierre Gaulay au cimetière de la Miséricorde.
[2] Selon le rapport d’autopsie, quelque peu orienté, le décès serait dû « aux altérations du cœur et des reins », ce qui ne renseigne guère sur la cause directe de la mort.
Sources et bibliographie
Archives départementales de Loire-Atlantique, ADLA 109 V1 – Processions (1903-1939).
Presse locale et régionale : La Semaine religieuse du diocèse de Nantes ; L’Avant-Garde de Nantes et de l’Ouest ; L’Espérance du Peuple ; Le Nationaliste de l’Ouest ; Le Nouvelliste de Bretagne ; L’Union Bretonne ; Le Phare de la Loire ; L’Ouest-Éclair (éd. de Nantes) [Bnf Gallica et ADLA].
Michel Lagrée, « Processions religieuses et violence démocratique dans la France de 1903 », in Religion et modernité : France, XIXe – XXe siècles, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003, pp. 147-168. [en ligne]
Jean Bauberot, « Une « haine démocratique » et son dépassement. Du combat anticlérical à la loi de séparation de 1905 », Diasporas, Histoire et sociétés, n°10, 2007, pp. 26-49.
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Article publié le 1er novembre 2023.
