Nantes, 1836 : le « charivari » et l'honneur des maçons
Fin août 1836 et quinze jours durant, des centaines de maçons font grève, réclamant un tarif journalier de 2,50 F, deux heures de travail en moins par jour et la suppression du travail de nuit, autrement dit « à la chandelle ».
Les maçons ne sont pas isolés. Les tailleurs d’habits les soutiennent, tout comme les cotonniers, alors que d’autres corporations songent aussi à passer à l’action. Cette grève ne laisse pas insensible la petite bourgeoisie dite des « capacités », autrement dit, les « personnes capables, par leur instruction ou leur position, d’exercer des droits politiques ». A Nantes, les « capacités » ont le visage du journaliste Victor Mangin, de l’industriel Michel Rocher ou du médecin philanthrope Ange Guépin. Ils sont d’esprit républicain, souvent proches de la Société des droits de l’homme (SDH), et poursuivent un objectif politique en soutenant le conflit des maçons : ils ont conscience que le monde change, qu’une classe ouvrière est en train de se former et de se forger une identité.
Le 15 septembre, le procès des maçons jetés en prison pour entrave à la liberté du travail se termine en émeute populaire associant hommes mûrs et jeunes gens, mais aussi femmes qui « excitent les hommes » à se montrer plus radicaux, si l’on en croît les autorités. L’agitation qui s’empare de Nantes cette nuit-là, est due à une avant-garde républicaine plus radicale. Les sept hommes arrêtés sont cordonniers ou tailleurs d’habits, comme Frédéric Bousigue qui est condamné à deux mois de prison.
Malgré la répression, la mobilisation porte ses fruits. Un « règlement », intégré au livret d’ouvrier (1) est signé entre les entrepreneurs de maçonnerie et les maçons, le 17 septembre, lequel donne satisfaction aux revendications ouvrières. Cela réjouit Victor Mangin qui, dans son journal, L’Ami de la Charte, applaudit le travail accompli par le rédacteur, l’avocat Évariste Colombe (2), assisté par un entrepreneur, Perrodeau, et un ouvrier maçon, François Martin, qui a montré à cette occasion « une intelligence, une droiture et une probité dont la classe ouvrière à laquelle il appartient doit être fière ». Le temps n’est pas encore à la lutte des classes mais à la concorde sociale par le dialogue entre personnes de bonne volonté…
Contribution d'Yvon Gourhand
(1) Créé au 18e siècle, supprimé à la Révolution et rétabli sous Napoléon (1803), le livret ouvrier restera obligatoire jusqu’en 1890.
(2) Évariste Colombel, républicain, est le premier maire nantais élu au suffrage universel en 1848.
Bibliographie
– Yannick Le Marec, « Définir et unir « la classe ouvrière » : les ouvriers, les bourgeois et la grève à Nantes en 1836 », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 1994, 101-3, p. 85-110.
– Yannick Le Marec, « Relire Thompson. « La Formation de la classe ouvrière anglaise » trente après », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 100, déc. 1993, p. 73-79.
– A. Faure, « Mouvements populaires et Mouvement ouvrier à Paris (1830-1834) », Le Mouvement social, n°88, 1974, p. 51-92.
– Dictionnaire du Maitron, notice Michel ROCHER, version mise en ligne le 20 février 2009, dernière modification le 20 février 2009.
– Presse : L’Ami de la Charte ; Gazette des tribunaux.


