Le Pellerin, 1884 : Aigues-Mortes, si loin, si proche
En août 1893, des travailleurs italiens embauchés par la Compagnie des salins du midi subissent les assauts de leurs collègues français et des habitants de la ville d’Aigues-Mortes. Neuf ans plus tôt, une querelle similaire aurait pu avoir les mêmes conséquences près de la commune du Pellerin…
Dans son édition de septembre 1893, le Bulletin officiel de la bourse du travail de Nantes consacre sa Une aux « Incidents d’Aigues-Mortes ». Article intéressant par l’analyse qu’il porte sur les événements. Ainsi les syndicalistes parlent de « bagarres » alors que c’est bien plutôt un massacre qui eut lieu dans le Gard et causa la mort de dix ouvriers transalpins. Ensuite, les agresseurs sont qualifiés de « malheureux » poussés à ces extrémités par la faim et le désespoir, pour le plus grand profit des va-t-en-guerre et des capitalistes : de xénophobie, il ne saurait en être question. Pour éviter que cela ne se reproduise, les syndicalistes nantais insistent pour qu’un dispositif égalise le prix de revient de la force de travail nationale et étrangère afin d’en finir avec cette funeste concurrence entre prolétaires, et plaide enfin pour que chacun fasse sienne cette devise internationaliste : « Tous pour chacun et chacun pour tous ! »
Neuf ans plus tôt, un drame similaire fut évité de justesse sur le chantier du canal de la Martinière. Le 4 juin 1884, à la sortie d’une auberge, l’ouvrier Labrunie est pris à partie par quatre ouvriers italiens qui l’estourbissent. Cause de cette rixe : une « question de travail », nous dit le commissaire. Puis, le 13 juin, une quarantaine « d‘individus en tenue d’ouvriers », armés de triques, gourdins et couteaux, réclament du travail, du pain ou de l’argent à la municipalité du Pellerin, ainsi que le renvoi des Italiens employés sur le chantier. Ils font la même demande… au poste de Gendarmerie et avertissent qu’ils vont se rendre sur place pour empêcher les dits Italiens de travailler car ceux-ci bénéficieraient de « faveurs » de la part de leurs compatriotes contremaîtres. Lesquelles ? On leur réserverait les heures supplémentaires et les travaux les plus rémunérateurs. De plus, à la moindre plainte, les « nationaux » sont licenciés sur le champ et remplacés illico presto par des « étrangers », déjà au nombre de 150 sur un effectif de 350. Pour ces ouvriers en colère, dont certains viennent d’être congédiés, il ne fait aucun doute que la stratégie de l’employeur vise à ne confier du labeur qu’aux Transalpins.
Heureusement, le groupe qui, en route, s’est étoffé de quelques dizaines d’unités, arrive sur place après l’heure d’embauche. Seule une poignée de personnes décide d’attendre la débauche pour régler ses comptes, mais l’arrivée de brigadiers à cheval « a calmé ce commencement de désordre ». Un possible drame a donc été évité, mais pour le commissaire spécial dépêché sur place, il est « à redouter de nouvelles scènes déplorables car nos ouvriers paraissent bien déterminés à faire valoir ce qu’ils appellent leurs droits au travail national », avant d’ajouter : « S’il se produisait du désordre à nouveau, la responsabilité en incomberait aussi bien à M. Couvreux* qu’au directeur et M. l’ingénieur Keller dont la préférence de ces deux derniers pour les Italiens sont parfaitement connues ».
* Alphonse Couvreux est présenté comme un ancien entrepreneur du Canal de Suez et employeur des dits Italiens.
Sources :
ADLA 10 M 31 (Grèves et coalitions en 1884)
Bulletin officiel de la bourse du travail de Nantes, 1893 (CHT)
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Article publié le 1er avril 2023.
