Nantes, avril 1919 : « Rien ne ressemble plus à un noir qu'un autre noir »
Le 22 avril 1919, en pleine fête foraine nantaise, Théophile Saint-Éloi Étilce, ouvrier guadeloupéen de 27 ans et ancien combattant, est abattu de sang-froid par un policier militaire américain blanc, Stephen J. Wharton.
Wharton justifie son geste en disant l’avoir confondu avec un déserteur américain. Certes, écrit L’Ouest-Éclair, « rien ne ressemble plus à un noir qu’un autre noir » (sic), mais le quotidien rennais ajoute aussitôt qu’à la différence des Etats-Unis ségrégationnistes, en France, « nous […] ne cultivons pas le préjugé des races », et que ce manœuvre était « des nôtres ». Affirmation que pondère le député guadeloupéen Achille René-Boisneuf dit Boisneuf, fils d’esclave affranchi, lors d’une interpellation le 25 juillet 1919 devant la Chambre des députés, citant une note confidentielle du lieutenant-colonel Linard, chargé des relations avec les militaires américains. Même si, écrit Linard en août 1918, « le point de vue américain sur la “question nègre” peut paraître discutable à bien des esprits français », il ne doit pas provoquer de polémiques : ainsi, les officiers français sont invités à se tenir à distance des Américains de couleur afin de ne pas froisser les Blancs américains pour qui ils sont des êtres inférieurs, à traiter comme tels. Et Linard de reprendre à son compte le risque de « dégénérescence » de la « race blanche » américaine (qui justifierait une stricte ségrégation) et le mythe du « nègre violeur de femmes blanches »…
Ce fait divers raciste n’est pas isolé. Les policiers militaires américains ont en effet la gâchette facile, et des « Français de couleur » en font parfois les frais. A Saint-Nazaire, le 6 avril 1919, une émeute anti-américaine, après un tabassage d’hommes noirs, secoue ainsi la ville dans un contexte de rejet grandissant des Américains. En cause, la jalousie : on reproche aux soldats de dépenser sans compter, ce qui fait augmenter les prix, comme de s’intéresser de trop près aux femmes de la ville. La lune de miel franco-américaine de 1917-1918 n’est plus de saison en Basse-Loire…
Ce 25 juillet 1919, Boisneuf fustige, non en tant que noir mais en tant que Français et député, le racisme américain et exige que la France ne s’incline devant aucune nation, « cette nation fût-elle la grande alliée américaine » : « Il ne faut pas, dit-il, que le prestige de la France soit diminué aux yeux de ses fils adoptifs », autrement dit des colonisés pour qui elle doit incarner un idéal de justice et de fraternité. Ce jour-là est adopté, à l’unanimité par la Chambre, un ordre du jour qui condamne les préjugés raciaux mais de manière purement générique, sans aucune référence à des faits précis. Quant à Stephen J. Wharton, il ne passera jamais en cour martiale…
Yvon Gourhand
Sources :
– Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Chambre des députés, 2e séance du 25 juillet 1919, p. 3730-3732 [en ligne].
– Assemblée nationale, 1919-2019. « Sans distinction d’origine ou de couleur ». Les députés français contre la ségrégation, Paris, Assemblée nationale, 2019. [en ligne]
-Yves-Henri Nouailhat, « Soldats américains et civils français dans la région de la Basse-Loire pendant la Première Guerre mondiale », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, 109-4/2002, p. 177-190.
– Erwan Le Gall, Saint-Nazaire, les Américains et la guerre totale (1917-1919), Bruz, Les Clionautes/éd. Codex, 2018.
– Michel Mahé, « Traces et mémoires de la présence des Américains en Loire-Inférieure de 1917 à 1919 », Les États-Unis en France et en Europe, 1917-1920. Circulation et diffusion des idées et des savoirs, Michel Catala et Stanislas Jeannesson (dir.), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2022, p. 295-304.
– Dominique Chathuant, Nous qui ne cultivons pas le préjugé de race. Histoire(s) d’un siècle de doute sur le racisme en France, Paris, Le Félin, 2021.
– Dominique Chathuant, « Nantes, 1919 : le meurtre du soldat Etilce était-il raciste ? », L’Obs, 4 novembre 2016.
– Dominique Chathuant, « L'émergence d'une élite politique noire dans la France du premier 20e siècle ? », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, vol. 101, n° 1, 2009, p. 133-147.
– Dominique Chathuant, « Connexions et circulations : l’assimilationnisme dans un conflit mondialisé (1914-1919) », Bulletin de la Société d'Histoire de la Guadeloupe, n°168, 2014, p. 105-133.
– Dominique Chathuant, « Français de couleur contre « métèques » : les députés coloniaux contre le préjugé racial (1919-1939)», Outre-mers, tome 97, n°366-367, 1er semestre 2010, p. 239-253.
– Alain Vince, Lafayette go home !, Terre de Brume, 2014.
Et la presse de cette période : Le Phare de la Loire, L’Ouest-Éclair, Le Populaire de Nantes, L’Express de l’Ouest.
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Article publié le 1er février 2024.
