Saint-Nazaire, le 20 juin 1961 : une « première » sous tension
Ce jour-là, 3000 ouvriers et 1000 agriculteurs défilent à Saint-Nazaire pour défendre les « libertés syndicales » après l’incarcération de deux paysans, suite à la manifestation violente du 8 juin à Morlaix. Mais n’allons pas croire que l’organisation de cette « première dans l’histoire du syndicalisme français », dixit la presse, se passa sans souci.
Le lendemain de cette manifestation, Paul Malnoë, figure de la CGT-FO locale, écrit à Georges Delamarre, secrétaire fédéral de la métallurgie, une longue lettre qui détaille comment la décision fut prise. Et son contenu est très intéressant.
Sollicité la veille au soir par la FDSEA pour organiser une action commune, Malnoë en parle dès le lendemain matin aux adhérents FO, et leurs réactions sont « mitigées ». Mais à midi, le « son de cloche est fort différent ». Dans les ateliers, les ouvriers sont largement contre, ayant gardé de mauvais souvenirs de l’attitude des paysans pendant l’occupation allemande ! Bref, Malnoë envisage une déclaration commune mais pas de débrayage ou meeting.
Le lendemain matin, en intersyndicale, seule la CFTC pousse à l’action, et fortement. Le soir, à la bourse, c’est la CGT qui appuie l’initiative, sous la pression sans doute du parti communiste, écrit Malnoë. En effet, le leader de la CGT, Jules Busson, lui avait signifié que tant à l’UD qu’à l’UL, le « niet » l’emportait. A FO, la majorité des syndicats est contre mais suivra l’avis du syndicat des métaux.
A la réunion intersyndicale du soir, Malnoë souligne donc les fortes réticences de la « base ». A son « grand étonnement », la FDSEA informe alors que les risques de débordement sont nombreux, tant les paysans sont remontés ! Malnoë note que la CFTC, liée au monde paysan via les mouvements catholiques, semble gênée, ce qui laisse entendre que son enthousiasme du matin n’est plus de mise ; quant à la CGT, elle déclare qu’il est trop tard pour reculer, quitte à ne pas défiler devant la sous-préfecture pour éviter les dégradations. L’affaire se présente donc mal pour les partisans de l’action commune. C’est alors qu’Alexandre Hébert pour FO, fait « valoir son tempérament révolutionnaire, et malgré les conseils de modération que [Malnoë lui donne] », il appuie sur le champignon, ce qui fait que « paradoxalement, nous nous (révélons) comme étant les plus farouches participants de l’action ouvriers-paysans » !
Le journaliste de La Croix se trompe donc lourdement en écrivant qu’il « n’y a pas lieu d’être surpris de l’entente réalisée entre métallurgistes et agriculteurs (et que) c’est le contraire qui étonnerait »… En réalité, c’est le volontarisme de certains, et non de la masse ouvrière, qui permit à cette manifestation d’entrer dans l’histoire…
Source :
Archives CHT, fonds Paul Malnoë (MAL 11).
ECOUTER LA VERSION AUDIO DE L'ARTICLE
Article publié le 2 avril 2024.

