Nantes, novembre 1924 : Jaurès au Panthéon
En novembre 1924, le gouvernement d’Edouard Herriot, soutenu par une coalition de radicaux et de socialistes, décide de transférer au Panthéon la dépouille de Jean Jaurès, assassiné en 1914. La cérémonie se tient le 23 novembre devant une foule imposante. Mais cette initiative est loin de faire l’unanimité…
Le Travailleur de l’Ouest parle d’une journée inoubliable et d’un « grandiose cortège ». Le journal socialiste l’affirme : « Jaurès comme orateur traversera les âges ». Il était « le poète du socialisme et de la République », à la « rhétorique prodigieuse », un « monstre oratoire ». Pour François Blancho, secrétaire départemental de l’union départementale de la CGT mais pas encore maire socialiste de Saint-Nazaire, « Jaurès est au Panthéon. Le (monde du) Travail ne pouvait pas y avoir de plus digne représentant ». A la différence du journal conservateur Le Temps, Le Travailleur de l’Ouest ne doute pas un instant que Jaurès restera pour longtemps dans l’histoire de France.
Du côté du Phare de la Loire, on est loin d’être aussi dithyrambique. Maurice Schwob, son directeur, s’en prend à la fois au « culte Jaurès » et au coût de sa « canonisation » : « 650 000 F pour l’apothéose de Jaurès, le tribun trop connu », c’est trop ! Et le gouvernement avait-il besoin de faire venir aux frais des contribuables des mineurs du Pas-de-Calais et de Carmaux pour l’occasion ?
Ne faisons pas de Jaurès, qui fut aussi bien un idéaliste, un « bel impulsif » qu’un politicien pragmatique, un Dieu. Maurice Schwob raille ceux qui se disputent son héritage pour s’en faire les seuls et uniques légataires. Et sans l’écrire, il s’en prend au Travailleur de l’Ouest qui saluait l’orateur Jaurès : « La trajectoire météorique que décrivit, de droite à gauche, la pensée ou si vous aimez mieux l’éloquence jaurésienne, fut si brusquement interrompue par le crime d’un fou qu’il nous est impossible de savoir jusqu’où, exactement, elle se fut prolongée. »
Contre cette religion nouvelle, contre les autels dressés par les « méridionaux impénitents » pour honorer leur illustre compatriote, le Strasbourgeois Maurice Schwob termine son éditorial par ces mots : « Que Jaurès dorme au Panthéon, en noble et très diverse compagnie, mais qu’on le laisse, lui, dormir, et nous, travailler, tranquilles ».
Signe que cette panthéonisation et que le poids de Jaurès sur les imaginaires l’irritent, le long article qui y est consacré se termine par une courte revue de presse où seuls les journaux réactionnaires sont mis à l’honneur. C’est le cas du journal monarchiste Le Gaulois pour qui Jaurès n’était qu’un « puissant bavard, doublé du plus retors des politiciens »…
Sources :
Le Travailleur de l’Ouest, n°46 (22 novembre 1924) et 47 (29 novembre 1924).
Le Phare de la Loire, n°37293 (22 novembre 1924) et 37295 (24 novembre 1924).
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Article publié le 1er novembre 2024.


