Saint-Nazaire, 1967, grève et censure

Saint-Nazaire, 1967 : grève et censure

Du 1er mars au 1er mai 1967, un conflit social paralyse la métallurgie nazairienne.  A la tête de celui-ci, non pas les ouvriers mais les « mensuels », autrement dit les employés, techniciens, dessinateurs et agents de maîtrise (ETDA) payés au mois alors que les ouvriers, les « horaires », sont payés chaque quinzaine…

Ce conflit commence par une grève et se poursuit par un lock-out, autrement dit par la fermeture de l’entreprise par la direction. Il se vit dans l’unité syndicale et la solidarité puisque les ouvriers, victimes collatérales du lock-out, d’un côté, et la population locale, notamment paysans, pêcheurs et femmes de grévistes, de l’autre, apportent leur soutien au mouvement. Il faudra cependant 62 jours de grève pour obtenir satisfaction. Les mensuels y gagnent de meilleurs salaires, mais aussi une certaine reconnaissance de la part des cols bleus. Ils ont choisi leur camp, celui des travailleurs, et ils ne sont pas dupes : si le patron les appelait « collaborateurs », c’est essentiellement pour s’en faire des alliés et mettre à distance les ouvriers si prompts à faire grève !

Le 1er mai 1967 marque les esprits puisque le meeting unitaire donne la parole à des non-Nazairiens. Les orateurs de la CGT, Georges Frischmann, de la CFDT, Alfred Krumnow, de FO, l’anarchiste Maurice Joyeux et celui de la FEN, Marcel Leroux, se félicitent des résultats obtenus et soulignent l’importance de l’unité dans le combat social.

Cet événement est filmé par les envoyés du célèbre magazine télévisé Cinq colonnes à la Une. Marcel Trillat et Hubert Knapp réalisent ainsi un long reportage de 24’ intitulé Le 1er mai à Saint-Nazaire. Trillat, journaliste engagé à gauche, ami de Paul Malnoë (leader de FO), est parvenu à convaincre sa direction de l’intérêt d’accorder du temps à ce long conflit, symptomatique du contexte social agité de ce printemps 1967, mené de surcroît par des grévistes au profil inhabituel. Reste un second écueil : avant toute diffusion, le reportage est soumis à l’œil critique et à la validation de Claude Contamine, directeur de la télévision à l’ORTF, et d’un membre du Service de liaison interministérielle pour l’information (SLII), service qui est, pour les journalistes, « l’œil et la voix de son maître » ; et son maître, en 1967, c’est De Gaulle !

Le vieux général a très vite compris l’importance de la télévision qui, lentement, envahit les foyers. Il l’a dit à son ministre de l’Information, Alain Peyrefitte : « La presse est contre moi, la télévision m’appartient » ! On ne peut être plus clair…

La sentence est immédiate : le reportage est interdit de diffusion et doit être détruit dans la foulée. Heureusement, pour la postérité, Trillat et Knapp le subtiliseront à temps…

Contribution d'Yvon Gourhand

Sources :

– Serge Mallet, La Nouvelle Classe ouvrière, Paris, Le Seuil, 1963 ;
– Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, tomes 1 et 3, Paris Fayard, 1994 et 2000, p. 500 et 238 ;
– Eric Kocher-Marbœuf, Le Praticien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle (1958-1969), chap. XXIV – « L’annonce de mai 1968 : la grève des mensuels de la métallurgie nazairienne du printemps 1967 », vol. II, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2003, p. 715-764 ;
– Xavier Vigna, « 1967, le réveil ouvrier et les premières flammèches de Mai 68 », L’Humanité du 22 décembre 2017 ;
– « Métallurgie nazairienne. La grève des Mensuels, 60 jours de conflit, mars-avril 1967 », Histoire CFDT 44. Cahier n°5, février 2017 ;
– « Il y a 50 ans les ETDA de Saint-Nazaire dans un long conflit victorieux », Bulletin de l’IHS CGT 44, n°19, mai 2017, p. 16-21 ;
– Entretien de Marcel Trillat avec Jeanne Menjoulet, extrait du film Les années « Cinq colonnes à la Une », les débuts d’un journaliste à la télévision, 2017 ;
– Marcel Trillat et Hubert Knapp, reportage « La 1er Mai à Saint-Nazaire », ORTF, 1967 ;
– Marcel Trillat, Les prolos, documentaire, coproduction France 2, 2003 ;
– Jean-Pierre Esquenazi, « Télévision et espace public sous De Gaulle », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n°86, 2002, p. 49-61 ;
– Sylvie Blum, « La télévision ordinaire du pouvoir », Réseaux, 1984, p. 23-57.

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Article publié le 1er février 2026.

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