Nantes, 1936 : se méfier des agitateurs
Qui fomentent les grèves paralysant la France en ce mois de juin 1936 ? Des syndicalistes ? Sans doute, mais pas que. L’explosion des occupations d’usines, magasins, bureaux surprend, étonne et préoccupe les autorités, mais pas seulement…
Le 17 juin 1936, le ministre de l’Intérieur demande au préfet de Loire-Inférieure d’enquêter sur un dénommé Camille Saran, un voyageur de commerce nantais de 58 ans. Saran vient de recevoir d’un nommé Busseuil un télégramme libellé comme tel : « Usine en grève, arrêtez travail ». Est-ce un appel à faire de l’agitation ? Telle est la question…
Le 30 juin, le préfet rassure son ministre. Saran est un honnête homme, marié et à bonne moralité, qui travaille depuis trente ans pour la maison Busseuil de Boulogne-Billancourt, travail qui lui apporte des revenus confortables. Selon le préfet, tout porte à croire que son patron, par ce télégramme, prévenait Saran que l’usine boulonnaise de cirage et produits d’entretien étant en grève, il était inutile qu’il passe des commandes qui ne pourraient être honorées.
Quelques jours auparavant, le 16 juin, le commissaire central est prévenu qu’un groupe d’individus circule en voiture, drapeau rouge flottant à la portière, et appelle les grévistes « à refuser toutes les propositions patronales et les incitant à commettre des crimes ou délits ». Les fins limiers du commissariat enquêtent et interpellent ce petit groupe d’agitateurs trois jours plus tard : point de bolcheviks stipendiés par Moscou mais de jeunes ouvriers du bâtiment qui vivent et travaillent dans le quartier ouvrier de Doulon. Interrogés, ils nient avoir déclaré, aux grévistes qu’ils haranguaient, qu’ils étaient mandatés par la Bourse du travail de Nantes. Car c’est cette dernière qui s’est rapprochée des services de police afin qu’ils enquêtent sur les agissements de ce groupe.
Cette anecdote nous rappelle que la CGT de Loire-Atlantique, dominée par le courant réformiste, fut débordée par les événements et a craint de l’être par son aile la plus radicale. Elle manquait de cadres aguerris et surtout de présence sur les lieux de production, notamment dans les petites boîtes. La flambée de grèves avec occupation, portées par des travailleurs non-syndiqués, sans expérience mais déterminés, mettait également à mal sa politique axée sur le dialogue social.
Dans les colonnes de son mensuel, Le Réveil syndicaliste, l’hommage qu’elle rend aux grévistes de juin peut ainsi faire sourire puisqu’elle parle d’un « mouvement ordonné, discipliné, bien conduit par la phalange des militants de la bourse du travail ». Or ce mouvement ne fut ni ordonné, ni discipliné, mais déstabilisant pour le syndicat. Les grèves de juin 1936 furent pour beaucoup de travailleurs et travailleuses des grèves libératrices, portées par l’optimisme du temps et la volonté de faire entendre sa voix, après des années de frustrations.
Sources :
Archives départementales de Loire-Atlantique, 10 M 60 et 61.
Le Réveil syndicaliste, n°48, juillet 1936.
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Article publié le 1er juin 2026.

